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Sommet de Singapour : « mission accomplie » pour Kim Jong-un

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un n’a pas promis grand-chose lors du sommet de Singapour, et a obtenu beaucoup en échange de Donald Trump, analysent deux spécialistes de la Corée du Nord, interrogés par France 24.

Plus de poignées de main que d’engagements fermes. Le sommet historique entre le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un s’est achevé à Singapour, mardi 12 juin, par la signature d’une déclaration commune .

Le texte est ambitieux en apparence  : les États-Unis promettent de fournir des « garanties de sécurité » à kim jong un  , tandis que la Corée du Nord s’engage sur le principe d’une « dénucléarisation complète de la péninsule coréenne ».

Mais les apparences sont parfois trompeuses. Au final, le sommet représente surtout une victoire pour Kim Jong-un, estiment deux spécialistes. Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine et des deux Corées au sein de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), et Sebastian Harnisch, spécialiste de la Corée du Nord à l’université de Heidelberg, en Allemagne, décryptent pour France 24 les événements qui se sont déroulés à Singapour.

Que pensez-vous du document conjoint signé à l’issue du sommet de Singapour ?

Sebastian Harnisch : C’est le premier accord politique bilatéral entre les deux pays. Donc en ce sens, c’est un document important. Mais sur le fond, c’est le minimum vital de ce à quoi on pouvait s’attendre.

Impossible de ne pas faire le parallèle avec les engagements auxquels les Nord-Coréens avaient consenti dans les années 1990. L’objectif d’une dénucléarisation était déjà sur la table, et on retrouve des phrases qui sont presque identiques à celles de l’époque, comme « la volonté d’œuvrer pour une paix durable ».

Il est aussi à noter que le texte évoque une dénucléarisation « de la péninsule coréenne » et non pas de la Corée du Nord. En d’autres termes, Pyongyang peut interpréter le document comme lui octroyant le droit d’envoyer des experts pour s’assurer que les États-Unis n’ont pas d’arsenal nucléaire en Corée du Sud.

Le texte évoque uniquement la dénucléarisation et ne mentionne pas les missiles balistiques. Pourtant, Donald Trump avait fait de la destruction de cet arsenal une revendication importante.

Antoine Bondaz : Ce document est une déclaration d’intention et en aucun cas un accord technique sur la dénucléarisation. Il faut aussi noter que le terme utilisé dans le document pour évoquer le dossier nucléaire n’est pas celui qui a été mis en avant par la communauté internationale, qui avait insisté sur une « dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible ».

En fait, les négociations ne font que commencer, et ce document établit un cadre et marque une institutionnalisation du dialogue. Si on va dans la bonne direction, le chemin est encore long et sinueux avant la dénucléarisation du régime nord-coréen.

Qu’a accompli Kim Jong-un avec ce sommet ?

A. B. : Il acquiert une stature internationale et une reconnaissance du régime à travers l’établissement de « nouvelles relations » avec les États-Unis. Sur le plan national, sa légitimité s’en trouve considérablement renforcée.

Surtout, Kim Jong-un gagne du temps, les programmes nucléaires et balistiques vont pouvoir se poursuivre alors que les tensions et le risque d’escalade militaire sont réduits à court terme.

S. H. : Il a réussi à obtenir un sommet sans avoir au préalable fourni de preuve d’une quelconque destruction d’une partie de son arsenal. La poignée de main avec Donald Trump signifie aussi que les États-Unis reconnaissent en lui le dirigeant d’une puissance nucléaire, puisque c’est ainsi qu’il s’est présenté lors du sommet de Singapour.

Est-ce que Kim Jong-un peut rentrer à Pyongyang en clamant « mission accomplie » ?

S. H. : Dans le sens où il a obtenu beaucoup et fait peu de concessions, on peut dire que oui. Il n’empêche qu’il semble tout de même s’être engagé dans la voie de l’ouverture du régime, ce qui est une bonne nouvelle pour tout le monde.

Il ne faut pas non plus oublier que la levée de sanctions économiques n’a jamais été au menu des négociations, alors que c’est une revendication importante du régime nord-coréen.

Pensez-vous que Kim Jong-un va honorer l’invitation de Donald Trump de venir à Washington ?

A. B. : Un sommet à Washington poserait de vrais problèmes politiques et une partie du Congrès s’y opposerait, car Kim Jong-un n’a pour l’instant fait aucune concession nouvelle.

S. H. : Pour le savoir, il faudra suivre de près l’évolution des négociations avec la Corée du Sud, car ce sont elles qui vont donner le pouls de la volonté de la Corée du Nord de poursuivre sur la voie diplomatique. La manière dont Washington va dorénavant aborder les relations avec la Corée du Nord, influera également sur la décision de Kim Jong-un de venir à Washington ou pas. La bonne nouvelle pour Pyongyang est que Donald Trump a chargé son secrétaire d’État, Mike Pompeo, de mener la suite des négociations. On craignait qu’il confie le dossier à son nouveau conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton, un faucon partisan des frappes préemptives contre la Corée du Nord.

AFP

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